Tout a commencé par un commentaire sur Facebook.
Un post qui parlait de ces vieux bâtiments sur un port, prêts à s’effondrer. Une partie interdite d’accès.
J’ai répondu. Elle aussi.
Quelques échanges. Puis un message en privé.
— Tu es d’où ?
Je lui ai parlé de la Belgique.
Elle m’a parlé de la Normandie. Yvetot, Bolbec… Des noms qui m’étaient familiers.
Il y a plus de trente ans que j’ai découvert cette région.
J’y suis revenue pendant des années, deux ou trois fois par an.
C’est un endroit où je me ressourçais.
On a commencé à parler de nos vies.
Elle m’a raconté son mariage qui a duré vingt ans, parlé de son fils.
Je lui ai parlé de mes deux filles, nées dans un couple de femmes.
Et puis elle m’a dit qu’après son divorce, elle avait eu une relation avec une femme.
Que ça s’était très mal passé.
Que c’était une relation toxique.
C’est là que tout a changé.
Je lui ai dit que moi aussi, je sortais d’une relation toxique.
Trois ans et demi.
Et que ça m’avait détruite.
À partir de là, on en a parlé régulièrement.
On se comprenait.
La douleur nous rapprochait.
On s’est posé les mêmes questions.
Est-ce que c’était notre faute ?
Est-ce qu’on l’avait cherché, sans s’en rendre compte ?
Et puis, au fil des échanges, quelque chose s’est remis en place.
On n’était pas “le problème”.
On était juste des femmes qui aiment fort, qui donnent beaucoup.
Et quelqu’un en avait profité.
On n’avait pas à changer.
On devait juste apprendre à se protéger.
Et puis j’ai craqué.
Pendant deux semaines, j’étais à l’arrêt.
Plus d’énergie.
Plus d’envie.
Et elle était là.
Présente.
Elle a trouvé les bons mots.
Et quand moi je commençais à aller un peu mieux, c’est elle qui vacillait.
Sa maman, la maladie qui revenait. Et au travail, une restructuration qui menaçait son job.
Alors on s’est soutenues.
Simplement.
Je crois que c’est là que j’ai commencé à me relever pour de vrai.
Parce que si elle, je la voyais comme une femme forte, intelligente, profondément humaine…
alors peut-être que moi aussi, je l’étais.
Et puis, je lui ai dit que j’avais besoin de repos.
Que ma tête saturait.
Que j’allais partir prendre l’air, me retrouver un peu.
Elle m’a demandé :
— Où ça ?
J’ai répondu :
— Au Crotoy.
C’était aussi son endroit. Là où elle allait se poser, respirer.
Encore un point commun.
On annonçait du beau temps, je suis partie.
Quand je suis arrivée là-bas, j’avais besoin de silence.
De me retrouver seule.
De faire le vide.
De me recentrer sur moi.
Elle était à une heure de là.
Ce n’était rien, une heure.
Je marchais sur la plage, et les questions tournaient dans ma tête.
Est-ce que je devais la voir ?
Est-ce que j’en avais vraiment envie ?
Est-ce que ça ne me faisait pas peur, justement parce que j’en avais envie ?
Est-ce que cette rencontre pouvait tout bouleverser ?
Est-ce que j’étais prête ?
Assez solide ?
Assez stable ?
Ma tête doutait.
Mais mon corps…
Mon corps recommençait à vivre.
À ressentir.
Doucement.
Et au fond, c’était presque une évidence.
Je ne pouvais pas rester là, figée dans mes peurs.
Je ne pouvais pas continuer à me protéger au point de ne plus rien vivre.
Je devais essayer.
Croire à nouveau en quelque chose.
Et surtout, me dire que je méritais d’être heureuse.
Que cette histoire toxique était derrière moi.
Alors je lui ai écrit.
Je lui ai dit que le lendemain, à 14h, je serais assise sur un banc, face à la Baie de Somme.
Qu’elle n’aurait pas de mal à me reconnaître.
Je ne l’ai pas entendue arriver.
Je ne l’ai pas vue arriver.
Je me souviens seulement de nos premiers échanges.
— Je peux m’asseoir ?
— Seulement si vous êtes mon futur.
Elle s’est assise.
Sophie
Avril 2026
Et puis… je me suis réveillée.
Ces mots étaient encore là.
Clairs. Comme s’ils avaient vraiment existé.
Je suis restée un moment à y penser.
Pourquoi cette femme ?
Pourquoi ce banc ?
Pourquoi ces phrases ?
Je me suis longtemps demandé ce que ça voulait dire.
Et puis j’ai compris.
Ce n’était pas elle.
C’était moi.
Une partie de moi.
Celle qui savait déjà.
Parce que j’ai aimé.
À la folie.
Sans retenue.
J’ai tout donné.
Et j’ai tout accepté.
Et je suis tombée.
Pas dans une histoire d’amour.
Dans les bras de quelqu’un qui m’a enfermée.
Une personne toxique.
Une emprise.
Les mots qui blessent.
Les silences qui détruisent.
Les mensonges.
Et les vérités que je refusais de voir.
Petit à petit, je me suis perdue.
Je ne me reconnaissais plus.
Je ne voyais même plus à quel point ça me détruisait.
J’avançais comme je pouvais.
Je tenais.
Je survivais.
Mais au fond de moi, il restait quelque chose.
Une petite voix.
Au début, à peine là.
Puis de plus en plus forte.
Jusqu’à devenir impossible à ignorer.
Ça suffit !
Alors peut-être que cette scène…
ce banc…
cette femme…
ce n’était pas un hasard.
C’était moi qui me parlais.
Moi qui me rappelais quelque chose d’essentiel.
Aujourd’hui, je sais.
Je ne veux plus laisser n’importe qui s’asseoir à côté de moi.
Je ne veux plus laisser le passé prendre toute la place.
Je ne veux plus laisser ce qui m’a détruite continuer à vivre en moi.
Je veux avancer.
Respirer.
Me reconstruire.
Vivre .
Je veux laisser entrer uniquement ce qui est juste.
Ce qui est sain.
Ce qui peut m’aider à construire.
Alors oui.
Je peux m’asseoir.
Mais seulement avec ce qui a un avenir.
Cette histoire n’était pas une rencontre.
C’était une décision.
Ma décision.
Sophie
Avril 2026